Catégorie : Pensées

Némésis


« Dans une société morbide, l’environnement est recomposé de telle sorte que la plupart des gens perdent en de fréquentes circonstances leur pouvoir et leur volonté à se suffire à eux-mêmes, et finalement en viennent à croire que l’action autonome est impraticable. La médecine moderne a commencé par contrôler la taille de son marché et maintenant son marché n’a plus de limites. Des gens qui ne sont pas malades en arrivent à se livrer à l’institution médicale pour le bien de leur santé à venir. Résultat : une société morbide qui exige une médicalisation universelle et une institution médicale qui certifie une morbidité universelle. »

ivan illich


Hier vaguement minimisé aujourd’hui plus que jamais exposé : le matérialisme extrême donne le ton. Le modèle numérique fait valeur de norme — les corps virtuels se frôlent, le sceau des jardins secrets s’étiole, les contacts se multiplient à l’identique. L’intégrité du tissu solidaire est malade.
« Synonyme de numérique, le mot digital se rapporte au doigt (digitus), dont la fonction principale est de compter. Le paradigme digital fait du chiffre et du calcul la mesure de toute chose. » *

Sous l’emprise d’une logique de performance et de rentabilité mortifère, l’obsession virale du chiffre a ordonné le prendre soin.

Six ans de présence musicale en maison de repos et hôpital, m’ont donné à entrevoir les dommages d’une politique anticipative de gestion statistique impulsée par des impératifs commerciaux. Face à l’aliénation d’une charge de travail artificiellement instrumentalisée, certains soignants tournent-fou pendant que d’autres, fatigués d’acquiescer à contre-coeur, capitulent. Ce n’est pourtant, ni la résilience, ni la créativité qui manque, mais ces âmes dédiées recollent des bouts éparpillés par un motif sans fond.

On ne peut « gagner pour la vie » , campagne révélatrice affichée dans un hôpital Bruxellois il y a 5 ans d’ici. Pour cette proche qui fort d’un pressentiment mutuel, y saluait une dernière fois sa mère — double coup asséné — l’erreur de mourir, de donner le change à l’inutilité du sommeil et cette onde de choc qui s’étend à l’infini : gagner. A tout prix : gagner.

L’adhésion tacite d’un certain public, bien plus sidéré par la transmission virtuelle d’une menace à venir que d’une dissolution actuelle et sensible du lien, en dit long : c’est un pan d’inhumanité qui se découvre — est laissé à voir le rictus faussement sécuritaire que ce masque dissimule en vain.

On ne joue pas avec l’intégrité du vivant, on ne s’improvise pas apprenti sorcier avec des cotations en bourse pour assener au plus vite ses expérimentations aux plus fragilisés d’entre nous. On respecte et on accompagne les phases de chaque vie humaine. On a l’intelligence de ses saisons.

Et rien. Mais absolument rien, n’est à « gagner ».


Va, près de l’arbre, de l’être, au creux du plus intime, tend la main et écoute. La paroi est mince. Le cœur y circule à demeure. Vois les innombrables ramifications. Une intelligence limpide te veille. Un seul et même cœur te touche.

La terre n’est pas plus un espace de ressource qu’un être sensible.

> Citation Source : Ivan Illich — Némésis Médicale, Chapitre II « Le masque sanitaire d’une société morbide », Seuil, 1975. *Buyng Chul Han — Dans la nuée, Actes Sud, 2015.

elle


Sous le bitume de sa couche, elle sait le terreau nourricier. Pour toute attention vitale elle laisse un bol à aumônes au croisement des mondes. Elle y mange, elle y dort, elle y vit.

Elle ne cherche pas à fidéliser, à bâtir. Désarmée, elle aime.


Sous les plis d’un manteau de chair meurtri, un corps de rien éclairci par une transparence sans âge, repu du monde et de son infatigable course perdue.

Le trouble d’une beauté livrée à vif, d’un ange châtié d’un monde tourné sur lui-même, d’une humanité hébétée par son propre accomplissement.



alliance



Les termes du mariage apparemment nous en défendent : « jusqu’à ce que la mort nous sépare » est l’injonction de trop.

Ce qui demeure, ceux qui demeurent le sont à notre insu. Ils s’invitent lorsque la scène est déserte lorsque le ciel nous monte aux yeux — assez que pour percevoir sans saisir, éclairer sans troubler.



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