Certains d’entre vous ont peut-être découvert cette vidéo d’un célèbre violoniste jouant (45 minutes) incognito dans une station de métro à Washington par heure de pointe — et recevant pour seul lien de complicité tangible, l’écoute à l’arrêt de 6 personnes et, faudrait-il s’en étonner: … l’attention immédiate de plusieurs enfants… tout cela sur fond de défilement continu.
Durant toute une période de ma vie, j’ai joué en rue dans des lieux dits infi(r)mes, et recueilli, sous le voile de cette même apparente indifférence de masse, la chaleur de ces quelques « rares » et authentiques merci.

Ce passant qui s’arrête, c’est chacun de nous.

Qui sait aujourd’hui encore rendre grâce lorsque rien n’est annoncé comme tel. Qui sait se passer d’une biographie pour se fier d’intuition. Qui sait faire fi d’une mise en page et lire entre les lignes. Qui sait reconnaître le chant d’une âme sous l’énoncé d’une voix ?

Qui sait s’émerveiller de l’apparent chaos d’une forêt qui jamais n’aurait été défrichée ni pourvue de sentiers et y trouver, ronces après ronces, clairières après clairières, arbres après arbres, la beauté d’une harmonie sous tendue ?

L’écoute est créatrice.

Aucun musicien ne peut ignorer le lien qui l’unit à l’auditeur. Aucun auditeur ne peut se dire moins musicien que la disponibilité d’écoute qui l’habite. L’un comme l’autre sont un, co-façonnant un présent en constant réenchantement.

La musique n’est pas une pratique refermée sur elle-même, un lieu privilégié qui s’articulerait autour de deux modes dissociables : diffuseur et receveur. Deux modes dont la scène se ferait le seul porte voix. Au plus libre de son être que peut dire l’artiste de son art ? Il ne marchande pas la gratuité d’un geste, il donne un prix parce qu’il faut manger, se loger – vivre, cela va de soi – mais du reste, il crée, un point c’est tout. Il n’a de cesse de créer parce que cela aussi, va de soi.

Et pourtant, la crédibilité de l’art se mesure encore et toujours à travers le prisme d’une notoriété acquise, le mirage du vernis médiatique. Allons-nous revendiquer un dû, en alimentant au passage l’élitisme dans lequel l’art est jeté, bon gré mal gré… ou bâtirons-nous des ponts, accorderons-nous une oreille attentive à l’âme. Aux qualités naturelles de ce que d’aucun appellerait « l’art ». Autours de nous. En lien. « Avec » ?

Tant de saturation d’images de discours, d’informations décontextualisées. Vite. Très vite. Pour pallier à une évidence aussi infime qu’infinie, aussi intime qu’inconnaissable, aussi insignifiante que sensible — du déroulement inéluctable à l’interpénétration des saisons de « notre » vie.

Quand célébrerons-nous « la » vie parce que cela va de soi ?